L'Altermondialisme en action : Rassemblement féministe au Sud-Kivu
À l'appel de la Marche Mondiale des Femmes, 20 000 personnes ont marché dans les rues de Bukavu le 17 octobre dernier pour dénoncer la guerre et les violences faites aux femmes dans cette région. Bukavu est la capitale du Sud-Kivu, une province située à l'Est de la RDC. Elle fait l'objet de convoitises nombreuses. En effet, elle fait partie de l'une des régions du monde les plus riches en minerais.
Le mouvement de la Marche Mondiale des Femmes : présentation
La Marche Mondiale des Femmes (MMF), est un mouvement féministe international qui existe depuis 1998. Il rassemble des femmes de la base qui luttent contre les causes de la violence et la pauvreté. Ce mouvement altermondialiste est présent dans plus de 70 pays. Des actions simultanées sont organisées tous les 5 ans pour dénoncer et attirer l'attention sur ce que vivent les femmes à travers le monde : elles subissent partout non seulement la domination de classe mais aussi la domination de genre. Cette double oppression explique les violences à leur encontre ainsi que leur plus grande pauvreté. Elles sont aujourd'hui nombreuses à s'organiser pour lutter contre ces logiques de compétition de rentabilité et de double subordination.
Le fonctionnement international de la MMF se veut le plus horizontal possible. Chaque coordination nationale est indépendante. Il existe un secrétariat par continent et un secrétariat international qui permettent de coordonner les initiatives de plus grande ampleur. En 2000, la première action internationale s'est déroulée à New-York : les femmes y ont dénoncé le rôle des institutions internationales dans le maintien et l'aggravation des inégalités entre les peuples. En 2005, la MMF a rédigé la Charte Mondiale pour l'Humanité et organisé une marche relai à laquelle 53 pays ont pris part. Un immense patchwork a ainsi été réalisé autour des valeurs de la Charte. Il a été assemblé peu à peu en passant sur tous les continents et a été présenté à Ouagadougou pour le rassemblement international.
Paix et bien commun : deux thèmes novateurs en 2010
Pour l'action de 2010, la MMF s'est saisi de deux thèmes nouveaux : « paix et démilitarisation » et « bien commun et services publics » (il y avait également deux autres thèmes plus classiques pour la MMF : « violences envers les femmes » et « autonomie économique des femmes »). En avançant ensemble, ces deux nouveaux thèmes, la MMF a montré de façon assez audacieuse que les liens qui les relient sont très puissants. Il existe une convergence entre ces conflits qui ne sont pas ethniques et le contrôle de ces terres pour l'exploitation des richesses de leur sous-sol alors que pour nous, ces richesses devraient faire partie du bien commun.
La marche a ainsi été l'occasion, dans un grand nombre de pays de mettre en avant ces liens et d'insister sur l'importance des services publics dans la vie quotidienne des femmes pour favoriser leur autonomie. Les pays du sud ont aussi pu montrer l'importance de la souveraineté alimentaire pour les populations locales. Elles ont dénoncé les dangers de l'appropriation de la terre et des semences par les multinationales du Nord et les grands semenciers.
Les femmes souffrent chroniquement d'un manque d'accès au bien public notamment aux services publics de la santé (en France, fermeture de CIVG et de maternités...), elles sont souvent exclues de la gestion des ressources naturelles (terre, forêt, eau, énergie, climat…), etc., participant ainsi à l'aggravation de leur pauvreté, l'augmentation de leur charge de travail et leurs soucis quotidiens. L'émancipation sociale, économique et culturelle des femmes est largement tributaire de l'existence et/ou du maintien des services publics dans leur pays (en matière d'éducation, de santé, transport, eau, énergie...), notamment pour la prise en charge des soins aux personnes de la naissance à la mort, tâches qui leur incombe traditionnellement, que ce soit gratuitement ou par le biais de contrats de travail souvent précaires.
Le Sud Kivu : exploitation des terres et destruction des populations
Les congolaises de la Marche ont souhaité organiser l'action 2010 au Kivu, région en guerre depuis plus de 15 ans, tristement célèbre pour les violences subies par ses habitantes. Lors de la réunion internationale de Vigo en 2008, les militantes de la MMF se sont données pour défi d'organiser la 3ème manifestation dans cette région. L'objectif étant de montrer les causes et les conséquences de la guerre à l'est de la République Démocratique du Congo (RDC) et de soutenir les femmes qui, localement, sont en lutte pour faire bouger la situation.

Les guerres dans l'est de la RDC ont débuté vers 1996, après le génocide des Hutus sur les Tutsi, au moment où des milliers de Hutus migrent du Rwanda et du Burundi vers le Nord-Kivu et Sud-Kivu. Ces régions congolaises sont parmi les plus riches du monde en minerais. On y trouve facilement de l'or, du diamant de l'aluminium de la cassitérite (utilisée pour l'industrie électronique). Encore plus stratégique, le Congo possède 64% des réserves mondiales de coltan et les mines d'où on l'extrait se concentrant dans la région du Kivu. Ce minerai est très important car une fois raffiné, il est un matériau haut conducteur en électricité. C'est la raison pour laquelle il constitue un composant essentiel des téléphones cellulaires et des ordinateurs portables. On comprend donc facilement pourquoi la RDC est en crise politique, chacun va y voir l'opportunité de prendre sa part du gâteau. Les armées qui s'affrontent sont composées de soldats rwandais, hutus, tutsi, mai-mai, congolais, ougandais, burundais, angolais... Les gouvernements des pays alentours et les autorités congolaises locales en profitent donc pour s'enrichir largement sur le dos des populations.
Le conflit est officiellement terminé depuis 2003 mais les viols et les persécutions ne se sont jamais arrêtés et des groupes armés continuent de semer la terreur parmi la population. Ils viennent vider les villages, piller, massacrer, violer, torturer... Ils forcent les habitants à creuser le sol pour en retirer les minerais qui sont ensuite acheminés vers les pays voisins pour être vendus à des entreprises multinationales, peu soucieuses de la provenance des matières première.
Les habitants de l'est de la RDC font les frais de cette guérilla. Dans certaines parties de la région, il n'y a pas d'endroit stable où s'installer. L'exploitation agricole des terres est devenue difficile. Avant la guerre, l'agriculture permettait aux habitants du Sud-Kivu d'exporter des aliments de base, aujourd'hui, elle ne permet même plus de subvenir à leurs propres besoins. Les femmes, qui sont les principales exploitantes des terres, ne se rendent plus aux champs de peur de se faire violer.
De plus en plus de personnes rejoignent Bukavu, la ville est plus sûre mais la vie n'y est pas simple pour autant. Les deux Kivus sont des régions où l'aide internationale est très présente. L'armée de l'ONU (la Monusco) y a des troupes depuis plus de 10 ans et toutes les grandes ONG ont une antenne à Goma ou Bukavu. Malheureusement, la situation ne s'est pas beaucoup améliorée et l'économie locale en a même été bouleversée puisque les prix ont augmenté en réaction à la demande des clients étrangers, plus riches que les congolais.
Les violences à l'égard des femmes sont d'une intensité peu supportable. Le viol systématique avec destruction du vagin est utilisé par tous les groupes armés comme arme de guerre pour anéantir les femmes, physiquement et moralement. Ce sont elles qui portent la famille, qui travaillent dans les champs, qui font des kilomètres pour aller chercher l'eau, qui soignent et qui éduquent. Détruire les femmes, c'est déstabiliser l'ensemble de la société. Une population sans repère, qui subie des violences extrêmes a beaucoup de difficultés à s'organiser pour lutter.
Cette région est un bel exemple de fonctionnement libéral et capitaliste meurtrier. C'est bien le chaos et la violence qui règnent, qui permettent l'exploitation des sols et l'appropriation des richesses par les multinationales au détriment des populations. C'est ce que les militantes de la MMF ont souhaité montrer en dénonçant les liens entre cette guerre sans fin et l'exploitation des minerais.
Des femmes venues du monde entier pour dénoncer la situation en RDC
La 3ème action internationale de la MMF a eu lieu dans la capitale du Sud Kivu du 14 au 17 octobre. La préparation d'une action de grande ampleur a été difficile puisqu'elle n'a d'abord pas été prise au sérieux par les autorités locales. Les femmes de la coordination de la Marche en RDC y ont mis beaucoup d'énergie, elles ont mobilisé les associations de femmes aux Kivus, à Kinshasa et dans l'ensemble du pays. L'évènement a peu à peu pris de l'importance. Bien entendu, les pouvoirs politiques s'y sont intéressés lorsqu'ils ont compris que cette action internationale aurait lieu quand même. Les congolaises ont du composer avec ce nouvel élément, faire face aux exigences du gouvernement et des autorités locales tout en gardant une marge de manœuvres et une liberté de parole.
L'action a finalement réunit en forum près de 3000 femmes, venues de l'ensemble des provinces congolaises et de plus de 40 pays du monde. Deux jours de discussions autour des 4 thèmes retenus où nous avons pu ont nous exprimer. Des femmes de différentes régions du monde sont intervenues pour montrer les parallèles qui existent entre leurs situations. Des haïtiennes ont dénoncés l'inefficacité de la présence de l'armée de l'ONU dans leur pays, une kurde a évoqué la situation des femmes dans les pays en conflits, des kenyanes ont parlé des violences et des rôles que doivent accepter les femmes dans les villages, les congolaises ont fait les liens entre l'exploitation minière et les violences qu'elles subissent, elles ont évoqué le poids de la dette pour un grand nombre de pays, une portugaise a développé les dangers de l'expansion du libéralisme et la menace écologique que cela représente pour la planète...
L'évènement a été très visible en RDC, et pour cause, Mme Kabila, femme du président, est venue elle même ouvrir le forum. La parole a aussi été prise assez souvent par les autorités gouvernementales locales. Cette récupération politique, difficile à accepter pour les militantes de la MMF, était inévitable pour pouvoir organiser l'action. Nous avons du faire face à cette hypocrisie et rappeler le plus souvent possible nos valeurs féministes, anti capitalistes, anti militaristes, tout en veillant à ne pas porter préjudice aux congolaises, qui restaient après le départ de la délégation internationale. Le forum était organisé dans une école de la ville et l'armée y était omniprésente.
Ce rassemblement international était très attendu à Bukavu, la ville était couverte de banderole de soutien à la MMF, de rejet des violences faites aux femmes et d'exigence d'une fin de conflit. L'organisation d'une telle action a permis aux congolaises d'être entendues dans leur pays. Pour la première fois depuis 15 ans, les journalistes et les autorités s'intéressent à leur parole, leur vécu et reconnaissent l'horreur de leur quotidien.
Rencontre avec les femmes de Mwenga
Le 3ème jour de l'action, une partie des délégations s'est rendue à Mwenga, un village à 130km au sud de Bukavu pendant que les autres sont restées pour échanger de manière moins formelle, les journalistes et autorités locales s'étant rendus à Mwenga. L'ambiance à Bukavu était plus détendue et cela a été l'occasion pour celles restées silencieuses, souvent les femmes venues des campagnes, de s'exprimer dans leurs langues plus facilement et plus librement.
Les conditions d'accès au village de Mwenga sont difficiles et d'une sécurité aléatoire, le déplacement a lieu dans les 4/4 de l'ONU. Le passage du convoi de la MMF dans certain villages est accompagné de groupes de femmes portants des banderoles avec le sigle de la Marche, elles crient, pleurent, chantent pour exprimer leur quotidien, interpeller les étrangères et manifester leur existence. A Mwenga, toute la population était concentrée sur les lieux du rassemblement, des femmes ont fait des mises en scènes explicites des violences subies et ont narré l'évènement.
Mwenga a été le théâtre d'une tragédie en 1999 : une escouade de rebelles est arrivée en soupçonnant les habitants de soutenir un groupe opposé ; le village a été assailli, les cases pillées et incendiées, le chef du village assassiné, sa femme enceinte de jumeaux éventrée. Quatorze femmes et un homme torturés, violés, dénudés, badigeonnés avec du piment, y compris au niveau de leurs organes génitaux, jetés dans des trous et enterrés vivants devant la population du village muselée, muette de terreur.
Des déléguées de la MMF ont expliquées en swahili pourquoi la Marche Mondiale avait organisé ce déplacement et cette cérémonie à Mwenga, elles ont exprimé leur solidarité et celle des femmes de tous les pays présents qui devenaient les témoins et les porte parole de leur résistance. Cette journée a permis de rompre le silence et l’isolement de toutes ces femmes.
Les congolaises déterminées à lutter !
Les rencontres que nous avons faites au cours de ces 5 jours nous ont conforté dans notre choix d'une action en RDC. Les congolaises se sont senties soutenues, enfin écoutées. Des femmes de villages très éloignés avaient fait des kilomètres pour participer à ce rassemblement de solidarité, elles ont pu se rencontrer, échanger, témoigner.
Nous avons notamment rencontré un groupe d'une vingtaine de congolaises venues de Kaniola, un village au sud de Bukavu qui a été plusieurs fois envahis et pillé par des rebelles hutus. Les femmes ont toutes été violées, certaines plusieurs fois, beaucoup sont veuves. Elles se sont regroupées en collectif de femmes contre la guerre et ont créé, avec leurs pauvres moyens, un orphelinat pour prendre en charge les enfants abandonnés ou orphelins. Elles ont marché 60 km pendant plus de 13h pour être présentes au rassemblement de la Marche Mondiale des Femmes, pour rencontrer d'autres femmes dans leur situation et pour raconter aux déléguées des autres pays ce qui se passe dans leur région. L'une des françaises a pu se rendre à Kaniola avec le véhicule d'une ONG. Elles étaient très heureuses de la recevoir, lui ont montré l'orphelinat. Elle a pu constaté le manque d'eau, d'électricité dans ce village qui ne reçoit pratiquement aucun soutien, la région étant jugée trop dangereuse par la plupart des ONG.
Le 17 octobre, journée internationale contre la pauvreté, était le dernier jour de l'action. Une manifestation est organisée, 20 000 personnes sont présentes, crient, chantent, dansent avec une volonté commune : la fin des violences faites aux femmes et la fin des conflits.
Lors de cette action à Bukavu, il a enfin été possible pour les femmes du Kivu de dire stop à l'utilisation et la destruction de leur corps. Elles ont reçu le soutien de la délégation internationale et elles ont pu se rencontrer et se retrouver entre elles. Ces quelques jours de mobilisation ont donné un élan aux associations locales et, on l'espère, de nouvelles perspectives.

Une solidarité internationale entre les femmes
Cette année, en écho au rassemblement à Bukavu, des actions de solidarité ont été organisées le 17 octobre dans un grand nombre de pays par les militantes de la MMF, et en France dans une dizaine de villes. Mais malgré l'investissement de toutes ces femmes pour se faire entendre, les médias européens et français sont restés quasiment sourds.
Nous avons rencontré les congolaises, nous avons vu ce qu'elles vivent, nous avons compris les enjeux économiques et nous nous sommes engagées à porter leur parole dans nos différents pays. Nous restons en contact avec elles et nous allons diffuser ces informations le plus largement possible. La cécité des médias ne fera pas retomber l'élan de solidarité né avec la Marche Mondiale des Femmes.
Les déléguées françaises sont déjà intervenues dans plusieurs forums/débats/projections et une conférence sur la situation des femmes en RDC est prévue à Paris le 14 janvier 2011.
Les discussions avec les jeunes militantes européennes lors de ces rassemblements a également débouché sur un projet de camp féministe européen cet été en France.
Cet évènement était aussi la rencontre de centaines de femmes venues de toutes les régions du monde. Nous avons pu discuter et échanger, nous étions toutes très différentes et pourtant animées par la même volonté de sortir des rapports de domination et de mettre fin aux systèmes patriarcal et capitaliste. La MMF montre que dans tous les pays, des femmes luttent et se mobilisent pour leur liberté, et contre la guerre, la pauvreté, les inégalités et les violences.
« Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous marcherons »